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Un rayon de soleil lui brûle les paupières avec une précision laser. Elle n'aime pas les matins. Tout en se maudissant d'avoir oublié de tirer les rideaux, elle tourne la tête, péniblement, et ouvre les yeux sur une masse qu'elle devine masculine. Si seulement elle pouvait se souvenir de sa nuit et de ce corps enseveli qui partage son lit. Un mal de tête transperçant coupe court à ses investigations intérieures. Hier encore, elle se le rappelle, les draps n'étaient pas rouges.
Son histoire est celle d'une femme qui ne mange pas. Elle boit, elle fume, renifle et baise, mais jamais on ne la voit manger. Elle est grande et sa sveltesse confine à la maigreur. Filiforme, aux yeux de l'amateur de chair, elle semble plus mince que les lignes de cocaïne qui rougissent ses narines. C'est l'histoire d'un mannequin modèle.
Ses migraines quotidiennes lui martèlent le cerveau et brouillent sa vision. Scène après scène, sa vie défile autour d'elle, tel un décor roulant de toile peinte. Scène un, acte un. Le paysage d'un jardin paisible, la roseraie de son enfance qui se flétrit et se décompose en accéléré. Sa mémoire se dénude de bons souvenirs auxquels elle tente en vain de s'accrocher et s'emplit de détails qu'elle aimerait oublier. Scène un, acte deux. Il ne reste des roses que les épines et les ronces ensevelissent bientôt le jardin qui sent l'Eau de Cologne d'un oncle un peu trop attentionné. Scène deux, acte un. La douleur. Une adolescence précipitée sur un fond rouge vif. Son corps se déchire de part en part, sa tête s'ouvre sur des crocs. Apparition d'un nouveau personnage, la Bouche. Scène deux, acte deux. Une assiette pleine, une chaise vide. L'incompréhension et l'exil. Un désert de béton gris, une errance citadine. Une coulée de sang noir le long de la route, un rasoir tranche le bitume selon les pointillés. Un suicide manqué. Scène trois, acte un. La lumière blanche des flashes et les photographies glacées. Les défilés et les studios, l'aveuglement et l'oubli. Scène trois, acte zéro. Le rire de la Bouche. L'abandon.
La jeune fille sans faim se glisse avec aisance, à la puberté, dans un monde où l'on festoie sans manger, celui de la mode. Elle est remarquée par un scout d'agence, sur le pont qu'elle croyait de son ultime soupir. Son aptitude à transcender les toiles et prototypes qu'elle endosse en seconde peau incite un styliste intuitif à propulser ce mannequin-cabine au devant des projecteurs. A seize ans, elle est aujourd'hui l'un des modèles de mode les plus demandés des couturiers et des magazines. Sa vie est l'archétype du conte de fées moderne qui couvre à l'encre rose les pages du journal intime des petites filles. Mais ce conte diffère des standards du genre. Car ici, la princesse est le monstre.
Cette histoire, on l'imagine, laisse peu de place pour un prince, aussi charmant soit-il. Le plus vaillant des chevaliers trouvera, en effet, quelques difficultés à épouser le mode de vie de la jeune femme qui, rappelons-le, est un monstre. D'ailleurs, tout le monde le dit.
Elle est un monstre de beauté. Les proportions irréelles de ses jambes infinies et de sa silhouette tracée à la ligne claire lui donnent un air de sylphide sans âme. Elle possède la légèreté de l'oiseau et la fébrilité gracile d'une beauté anorexique dont l'indice de masse corporelle est inférieur à dix-huit. Elle ne marche pas, elle plane de plateaux en podiums, portée par son garde du corps russe, telle une fleur fragile que le vent aurait confiée aux bras puissants d'un arbre de Sibérie. Elle est un monstre de vanité. Elle s'affiche avec autant d'hommes que de toilettes qu'elle renouvelle et assortit entre cocktails et boîtes de nuit. Elle chante un peu, joue parfois la comédie, touche à tout et ne s'intéresse à rien. Elle est un monstre de froideur. Sans émotion, sans affection, elle est la reine de l'Automne-Hiver, parfaitement froide comme un flocon de neige sur du marbre blanc.
Elle est un monstre, tout court, et cela, tout le monde l'ignore. La nuit, le rideau noir de ses cheveux se lève sur une cicatrice mal suturée à la base de son crâne. La plaie se tord et s'étire, un trou dans la tête. Le cuir chevelu se fend de deux lèvres qui révèlent une dentition acérée. Les longues mèches de ses cheveux forment des bras tentaculaires qui s'animent dans l'air. Bientôt, la Bouche bâille et vocifère. Elle réclame son dû.
"Futakuchi-onna ! J'ai faim !"
Futakuchi-onna, la femme à deux bouches. Un nom qui, autrefois usité dans le Japon médiéval, décrivait une femme possédée par l'esprit vengeur d'un bel-enfant que la marâtre aurait affamé au profit de sa propre progéniture. Ce démon pouvait tout aussi bien investir le corps d'une femme qui s'alimente peu ou mal. Dans tous les cas, cette malédiction se matérialisait par une bouche tyrannique à l'appétit vorace qui venait se greffer derrière la tête de sa victime. La tragédie du mannequin est de ne plus savoir si le jeûne qu'elle s'impose de jour est l'origine ou la conséquence du mal qui lui ronge le cerveau de nuit.
La moquette, qui lui paraissait si paisible, tangue et roule violemment sous elle, alors qu'elle tente de gagner la salle de bain. A son mal de tête s'ajoutent des haut-le-cœur qu'elle finit par déposer au fond des toilettes. Les reliquats du festin nocturne qu'elle régurgite représentent tout son dégoût pour ce qu'elle est devenue et constituent son ultime acte de protestation contre la Bouche. Elle ne peut lui résister ou la Bouche proférera les pires obscénités et lui infligera des souffrances que sa boîte crânienne ne saurait endurer une nouvelle fois. La jeune femme ne peut que céder à ses exigences.
De retour dans sa chambre, elle s'affaisse à genoux contre le rebord de la literie. Ses pupilles s'accoutument doucement à la luminosité de la pièce trop blanche et du sang trop rouge. Elle contemple l'homme étendu. Elle lui avait bien dit de ne pas l'embrasser dans les cheveux. Mais il n'en a fait qu'à sa tête, à laquelle il manque maintenant une large portion de chair. Elle ferme les yeux et s'accorde un peu de répit. Elle devra remplacer, encore une fois, son partenaire et ses draps.
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