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La fissure au plafond est une langue.
Mon corps engourdi par l'eau chaude, s'abandonne à l'apesanteur du bain qui berce mes membres par petites poussées archimédiennes. Mon esprit, en paix avec les angoisses du jour, flotte plus haut. Seul mon regard se déplace d'une craquelure à l'autre et remonte lentement les circonvolutions des lézardes sur le mur décrépi de la salle de bain. Je souris intérieurement. Akaname ne va pas tarder.
Les latrines et salles de bain de l'ancien Japon étaient situées dans une maison en bois à l'abri du soleil et présentaient souvent une qualité humide et glissante qui favorisait la prolifération de limaces, de grenouilles mais également, avec l'arrivée de la nuit, de certains fantômes et monstres comme l'akaname.
Akaname, dont le nom japonais signifie "lécheur de crasse", apparaît la nuit dans les maisons délabrées et les salles de bains qui n'ont pas été nettoyées depuis de nombreux printemps et où la saleté s'est suffisamment accumulée pour qu'il se fasse un devoir de la lécher et rende ainsi l'endroit plus propre qu'il ne l'a trouvé. Il a l'air d'un humain nu aux cheveux hirsutes, si ce n'est pour sa langue géante qui se déploie jusqu'au sol et ses pieds qui se terminent par un unique orteil griffu.
Si la seule tâche de ce monstre inoffensif est de lécher la saleté, il n'en est pas moins monstre et personne n'aime avoir une telle créature rôder chez soi, autour de la baignoire et des toilettes. Le Japonais prudent portait donc une attention toute particulière à la propreté de ces lieux et encourageait ses enfants à en faire de même. "Nettoyez derrière vous ou Akaname viendra", leur disait-il. Mais le fantôme des toilettes ne vient plus.
Akaname a renié sa vocation hygiénique. Il s'est transformé, il a trouvé un nouvel usage social à ses aptitudes linguales. Il a appris à parler, à s'habiller, à courtiser. Il ne se préoccupe plus de récurer dans le noir mais de reluire au grand jour. Le nettoyeur est devenu flagorneur.
Nous ne nous attarderons pas sur sa forme embryonnaire que l'on retrouve à l'école ou au bureau et dont la seule ambition est d'obtenir quelque faveur minuscule de ses supérieurs par la basse flatterie et la délation. Ce spécimen ne lèche pas plus loin que le bout de son nez. Son zèle obséquieux est invariablement réprimé par l'ostracisme et les châtiments corporels que lui appliquent ses camarades de classe et ses collègues de travail qui le qualifient, à juste titre, de "lèche-bottes".
Akaname a quitté la salle de bain pour la salle de bal. Les projecteurs attirent ce papillon de nuit dont les ailes ternes ne peuvent briller que par l'éclat réfléchi de la célébrité qu'il flatte. Il aime le riche, le clinquant, le vulgaire. C'est donc tout naturellement qu'il a choisi de s'épanouir dans le monde de l'art et du show-business.
Il faut le voir racoler sur la voie des arts, dérouler sa langue rouge devant le critique, le producteur, l'agent, le mécène, le marchand qui, telles des mouches amusées et consentantes, se laissent engluer par l'appendice visqueux de ce batracien mondain. Le lèche-poussière ne lèche plus que des souliers vernis dans lesquels il admire son reflet et se rêve, en Narcisse grotesque. L'artiste qu'il envie et auquel il s'identifie, est à l'akaname ce que le soleil est au désert. Sans l'artiste qu'il vénère pour sa popularité, jalouse pour son argent et plagie pour sa créativité, il n'est rien.
Akaname semble avoir jeté sa pudeur avec l'eau du bain. Il salue trop bas, au risque de se prendre les pieds dans sa langue qui traîne un peu partout. Il a léché trop de chausses, trop de culs pour pouvoir lustrer sans souiller. Il n'hésite pas, pour être vu, à étaler sa langue et le reste de son anatomie sur un lit médiatique, confondant culture et culturisme, postérieur et postérité. Il lèche dans le sens du poil l'ego du personnage public et s'élève, tantôt rampant tantôt couchant, vers une reconnaissance sociale qu'il brigue avec ardeur et à la force de la langue.
Akaname n'a aucun talent mais il a un ordinateur. Ce poseur qui n'a pas les moyens de ses ambitions, compense sa médiocrité par des subterfuges informatiques qui rendent sa musique audible, embellissent ses images, corrigent son analphabétisme. Il masque son insignifiance par l'attitude et le langage de l'artiste qu'il n'est pas et se définit par l'illusion d'une apparence empruntée depuis si longtemps qu'il en a oublié son visage.
Il n'a pas d'amis mais il a un réseau de relations qu'il accumule comme on collectionne les images et qu'il épingle sur Internet où il unit sa fatuité à celle de milliers d'autres Akaname qui s'entre-lèchent et se félicitent de la banalité de leurs oeuvres dont la platitude universelle les rassure.
Le lécheur de crasse s'est adapté à un monde un peu trop superficiel qui a encouragé sa quête de renommée facile. Il veut être connu et reconnu. Depuis l'invention de la chasse d'eau, Akaname a peur qu'on l'oublie. Mais le grain d'éternité qu'il convoite se change irrémédiablement en cette même poussière qu'il a dédaignée. Il n'aura laissé à la postérité rien de plus qu'un entrefilet sur la page arrachée d'un tabloïd qui, après avoir léché son dernier derrière, disparaîtra dans l'oubli du trou noir des toilettes qu'il n'aurait jamais dû quitter.
L'eau s'est refroidie. Les ombres frissonnent à la lueur de la bougie agonisante dont la flamme se débat frénétiquement contre l'obscurité qui l'étouffe. Les cicatrices du mur apparaissent par intermittence et bientôt les crevasses de la salle de bain ne seront plus qu'un souvenir sur mes doigts fripés. Akaname ne viendra plus.
Sous ma langue, le rebord poussiéreux de la baignoire a un goût de cendres.
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