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J'ai un secret. Un secret que je porte et nulle part où le poser.
Je déambule, sans me presser. La route devient rue, la ruelle se fait chemin et je ne reconnais plus rien. Les heures s'étirent et glissent sur moi. Ma vie m'échappe et je ne la rattraperai pas. Je ne courrai plus. Ce secret me pèse comme un soleil de midi qui me fait courber la tête. Mon esprit s'abandonne à mes pieds qui continuent d'avancer et je me prends à rêver de la fraîcheur de l'ombre. Je lève les yeux, la forêt se dresse face à moi. J'hésite un instant, puis ne trouvant d'autre sens à ma vie que celui de mes pas, je me plonge dans une mer d'arbres noirs.
La forêt m'entoure de ses bras noueux et souffle sur ma nuque son haleine de mousse humide. La sueur sur mon corps s'attarde un peu trop et ma chemise me colle à la peau. Chaque pas devient plus lourd et plus brûlant sous le regard impassible des géants centenaires. C'est sans chaussures ni chaussettes que je poursuis ma flânerie indolente. Sous mes pieds nus, les feuilles mortes me renvoient l'écho sombre de mondes froids et souterrains. Je suis un moine errant qui a perdu la foi.
Le monde des adultes ne m'intéresse plus. On me dit immature et j'aimerais que cela soit vrai. En vérité, j'ai mûri jusqu'au pourrissement et mes proches ne sont plus que des ombres, des inconnus familiers dont je me méfie. Je voudrais marcher à rebrousse temps pour retrouver les joies simples de l'enfance. Et oublier ce secret qui m'étouffe. Respirer, même, devient un ultimatum à la vie. Alors, je marche.
Je marche vers cet arbre qui m'appelle. Ce feuillu vénérable est un pilier surgi de la terre que mon ignorance botanique m'empêche de nommer. Ses longues racines apparentes me conduisent jusqu'à son écorce caramel et je me laisse baigner par la lumière filtrée de son feuillage pourpre et or qui embrase le sol de ses couleurs incendiaires.
En me rapprochant, je remarque une ouverture dans son large tronc. Je joins mes mains en porte-voix et les place entre ma bouche et la cavité. L'arbre est alors mon ami, mon frère, mon confident et je lui parle. Je lui livre mon secret dans un chuchotement ininterrompu, un récit sans ponctuation, une musique sans respiration, que j'abandonne aux ténèbres de ce trou comme on se déleste d'un cadavre dans un puits caché. A bout de souffle et de mots, je me tais enfin. Je n'ai pas vu le jour tomber ; la forêt a pris une nouvelle coloration monochrome sous l'éclat bleuté de la lune. Je me sens vide, j'ai froid. Et maintenant ?
Et maintenant, j'entends des voix. Une faible mélopée résonnant dans ma tête prolonge mon monologue forestier dans un bourdonnement presque inaudible. Serait-ce là le fruit de ma solitude, suis-je devenu cet ermite des bois qui murmure à l'oreille des arbres et qui, n'en doutons pas, illustrera les plus effrayantes légendes contées aux enfants pour les maintenir à l'écart de la forêt ? Non, le bruit ne provient pas de ma tête mais de l'arbre. Ce déplacement sonore ne me rassure en rien sur ma santé mentale mais il attise ma curiosité. Je me rapproche du creux d'où le son s'amplifie.
En réponse à ma confession, un faible murmure s'élève du coeur de l'arbre. J'inspecte l'orifice obscur à la recherche d'un quelconque animal dont j'aurais troublé le repos. Je n'y trouve nulle mésange, nul écureuil, nulle martre mais un point lumineux ou plutôt une petite boule blanche qui irradie par intermittence. Peu à peu, la boule de lumière prend la forme d'une créature humanoïde minuscule qui, blottie à l'intérieur du tronc, se tient assise, entourant de ses bras ses genoux repliés sur sa poitrine. Ce petit bonhomme à la peau translucide et crémeuse semble avoir été taillé dans du savon. Sa voix imite la mienne avec les accents du vent dans les branchages, ponctuée de légers craquements qui rappellent le gémissement mélancolique d'un vieux plancher la nuit, lorsque la maison dort. La tête inclinée sur le côté, il m'observe de ses yeux d'émeraude. Il semble compatir. Etrange sensation oubliée que celle d'être entendu par celui qui vous écoute.
Le spectre sylvain connaît mon nom comme je connais le sien. Kodama, le nom japonais de ce yōkai, se traduit par "esprit d'un arbre" mais signifie aussi, et je ne m'en étonne pas, "écho." Lorsqu'un arbre est creux cela n'implique pas nécessairement qu'il va dépérir. Et si, par chance, un Kodama a élu résidence en son sein, c'est une bénédiction pour les bois qu'il habite. Néanmoins, quiconque coupera l'arbre qu'occupe cette entité, verra s'abattre les pires malheurs sur son village. Ainsi, au Japon, on enroule une corde sacrée appelée "shimenawa" autour des troncs supposés contenir ces esprits afin de les protéger. Sur mon arbre, aucune trace de cette corde.
Dans ma gorge, mes cordes vocales se défilent. Mon récit s'envole et ne m'appartient plus. Mes paroles rebondissent de branche en branche, d'arbre en arbre, jusqu'à ce que la forêt entière finisse par susurrer mon histoire dans sa propre langue. Les yeux clos et la tête renversée, j'offre mon front couronné par l'automne au chapiteau végétal qui coiffe la cime des arbres. Mon coeur bat plus lentement ; il s'accorde à la psalmodie du Kodama dont tout mon corps s'imprègne. J'entends mes ongles pousser et s'allonger jusqu'au sol où ils s'enfoncent en fines racines. Mes cheveux frisés par l'humidité de l'air se dessèchent et me grattent comme un buisson crispé sur mon crâne. Ma peau durcit et se craquelle. Je sens mes membres s'effriter et, après une courte danse avec le vent, tomber en poussière de feuilles mortes.
J'ouvre les yeux sur une paupière de bois fendue, deux lèvres verticales entrebâillées sur la lumière de l'aube. Je suis dans la bouche de l'arbre. Il y fait doux et chaud comme dans l'antichambre d'un vagin. Le monde vu de l'intérieur n'a plus rien d'effrayant. Est-ce le début ou est-ce la fin ? Peu m'importe.
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