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Elle est belle et monstrueuse.
Allongé face au mur, je la contemple comme on contemple son malheur. Elle ne bouge pas. Sa robe bigarrée de jaune, noir et rouge, scintille au soleil. Le réveil indique midi. Son grand corps élancé et ses fines extrémités lui confèrent une élégance et une fragilité qui me donnent la nausée. J'ai trop dormi ou pas assez. Son derrière luisant oscille légèrement lorsque je me redresse sur le lit. Elle s'étire à son tour, langoureuse et provocante. Je la hais, je la désire. L'ordinateur, toujours allumé, se met à bourdonner et m'invite au poison brûlant qu'elle sécrète. C'est l'heure de ma morsure de rappel. Elle regroupe ses huit pattes qu'elle joint deux par deux, formant une croix sur le papier peint. Jorōgumo, l'araignée prostituée, se joue de moi.
Au commencement était le jeu. Le jeu virtuel. Comme tant de sans-sommeils qui fuient le noir de leurs nuits, je me mis à jouer sur Internet. Je modelai un avatar à mon image, je le vêtis, je l'équipai pour explorer le monde de l'imaginaire et je vis que cela n'était pas si mal. Ensuite, vint le verbe. Je mesurai le pouvoir des mots sur d'autres joueurs, tapotant les touches du clavier de mon ordinateur avec une adresse croissante. Je gagnai de l'assurance. Parmi ces grands enfants perdus, mon syndrome de Peter Pan prit racine et s'épanouit en fleur carnivore. Peu à peu, mes nuits prirent le pas sur mes jours et le jeu sur ma vie.
Je négligeai mon travail, mais aussi mes amis qui ne me comprenaient plus. Pouvais-je leur avouer que mes nuits étaient plus belles que leurs jours ? Comment leur dire que la nuit, je pouvais voler ? Comment leur dévoiler mes métamorphoses sublimes au gré de mon odyssée nocturne ? La vie, seconde comme première, ne vaut d'être vécue que si elle est partagée et je me sentis seul. C'est alors qu'au milieu d'un flot de visages préfabriqués traversant le champ de ma vision rectangle et subjective, elle m'apparut. Elle était rousse et pâle. Sa robe de veloutine verte lui donnait l'éclat discret d'une luciole repoussant les ténèbres gothiques qui nous entouraient. Elle m'enivra d'un regard absinthe, et je bus à la coupe de ses lèvres rouges, scellant une union qui allait mettre fin au jeu. La femme aux mille visages se donnerait bien des noms, mais pour moi, elle serait Jorōgumo.
Selon la légende relatée dans le Taihei Hyaku Monogatari (太平百物语), un riche guerrier japonais du nom de Sonroku se fit bâtir une maison de campagne dans laquelle il pourrait se reposer. Un jour, une vieille femme vint le trouver. Elle lui raconta comment sa fille était tombée amoureuse de lui en l'écoutant déclamer sa poésie, à la dérobée. Elle le conduisit dans la cour d'une étrange maison avec de nombreuses portes où la jeune fille qui s'y trouvait le supplia de l'épouser. Mais Sonroku repoussa ses avances. L'insistance de la jeune femme lui devint bientôt intolérable et il s'enfuit. La maison s'évapora et il se retrouva, abasourdi, sur sa propre véranda. Il questionna son entourage et on lui répondit qu'il avait dormi pendant tout ce temps. C'est alors qu'il remarqua une énorme araignée Jorōgumo pendue au-dessus de son lit. Il demanda à ses serviteurs de nettoyer sa chambre et de porter l'araignée qui hantait ses rêves, jusqu'aux champs. Dès lors, le samouraï put enfin dormir en paix.
Hélas, je n'ai pas la force de Sonroku ; je succombai à l'instant aux charmes de Jorōgumo. Fasciné et dégoûté, je me lançai à corps perdu sur ses trousses dans l'exploration de cette parodie perverse de la vie, cet univers sans inhibition ni tabou où les valeurs humaines et la morale ne sont plus que les concepts flous d'un autre monde. Par delà les frontières de la perception, nous transcendions notre sensualité au travers des ébats numérisés de nos avatars en trois dimensions. Nous jouions aux amants marionnettistes, nous adonnant à des plaisirs tantriques par pantins interposés, dans un décor de théâtre synthétique toujours renouvelé.
Abandonnez tout humanisme vous qui entrez, le romantisme ici prévaut. Le romantisme, c'est l'égoïsme du coeur et Internet, royaume du moi primaire, est sa terre d'accueil. Les derniers romantiques ont trouvé refuge dans les filets collants du web, un lieu où les amoureux de l'amour sont libres d'aimer être aimés. Gouverné par ses émotions, le romantique internaute recherche l'attention plus que le contact, l'admiration plus que l'échange, le sexe plus que la relation. Aime-moi, protège-moi, pense à moi, baise-moi... Nous n'étions pas là pour l'autre mais pour nous-même. Nous nous mentions mutuellement en nous aimant de la façon la plus étrange et la plus simple, avec une perversité candide dont seuls les enfants ont le secret.
Le jeu de l'amour se mua en une réelle jalousie. Irrité et blessé par ses tromperies grossières, je la confrontais parfois à sa nymphomanie chronique et souvent elle tournait ses hauts talons et me jetait, pour toute réponse, dans une prison de silence qui me rendait fou de solitude. Privé de la protection de mon cocon à l'épreuve du réel, je n'étais plus qu'un ver nu implorant son retour. Puis, comme à chaque fois, elle revenait. Ma putain prodigue se lovait contre ma jambe comme un chat qui a faim et devant ses efforts péripathétiques, j'abdiquais. Je me blottissais dans le hamac ouaté de ses mensonges et me laissais bercer par ses flatteries sans lendemains. Ses caresses virtuelles m'intoxiquaient et je redemandais de son poison sucré qui paralysait ma volonté et liquéfiait mon coeur dont elle s'abreuvait goulûment. Jorōgumo a fait de moi son fantôme digital, un funambule titubant au-dessus de l'abîme de sa cybersexualité compulsive. Ma vie ne tient plus aujourd'hui qu'à un fil de soie. Si je veux réaliser mes rêves, il me faudra me réveiller.
Le claquement du carnet contre le mur résonne dans la chambre comme une détonation. Ma main se crispe et mes doigts blanchissent en pressant le calepin noir plaqué à la paroi. Une dernière impulsion et l'araignée cède dans un craquement sourd. Mes phalanges se relâchent et je décolle doucement la couverture de cuir qui révèle un nouveau motif imprimé sur le papier peint. Un soleil rouge et glauque s'étale en rayons noirs.
Sans quitter du regard cet oeil mort fixé au mur, je replace mon carnet sur la table de chevet. Je regagne la chaleur de mon lit en frissonnant et me laisse glisser, enfin, dans un sommeil sans rêves. Sans elle.
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