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Par Jean-Pierre Maurel le 01/07/2010 | Réagir | Envoyer | Imprimer
Une nouvelle forme de vie ?
Le 21 mai dernier, tombait sur les téléscripteurs du monde entier une « bombe » scientifique. La célèbre revue américaine « Science » publiait le résultat des recherches de Craig Venter et de son équipe : la première forme de vie sans ascendance.

Ouverture de la boîte de Pandore ; révolution scientifique, morale et philosophique ; qu'attend le Vatican pour réagir ? Frankenstein parmi nous...

La presse s'en est donnée à cœur joie pour faire mousser cette information toute fraîche dont on ne peut contester qu'elle est ébouriffante. Mais enfin, de quoi s'agit-il exactement ?

D'une bactérie dotée d'un génome entièrement fabriqué par l'homme. En d'autres termes, une forme de vie qui n'a aucune ascendance dans la nature. Au sens propre du terme : une vie artificielle, inscrite dans un domaine de recherche que l'on baptise parfois biologie synthétique.



En fait Craig Venter et son équipe de l'institut Venter de Rockville et de San Diego ont commandé à un labo les séquences génétiques d'une minuscule bactérie (Mycoplasma mycoides pour ceux qui veulent tout savoir), séquences qu'ils ont réussi à remonter et assembler grâce à une levure, avant d'introduire ce génome entier dans une autre bactérie (Mycoplasma capricolum) qu'ils avaient auparavant vidée de son ADN originel. Il se trouve, énorme cerise sur le gâteau, que cette nouvelle bactérie a réussi à se reproduire ! La vie ! Voilà l'exploit, et nous y reviendrons en fin d'article.

Le lecteur attentif aura noté que, contrairement aux affirmations inconsidérées de la presse en mal de sensations, il ne s'agit pas d'une création de vie ex nihilo. Non, l'homme n'est pas encore Dieu. Un être vivant naturel, la bactérie vidée de son ADN, a joué un rôle crucial dans la réussite de cette expérience, et l'on sait que dans la machinerie merveilleuse de la vie, l'ADN n'est que pour un pour cent dans la structure globale de tout organisme vivant naturel et surtout dans l'expression différenciée et transmissible des caractères génétiques (ce qu'on appelle l'épigénétique pour ceux qui voudraient aller plus loin).

Pour bien marquer le côté artificiel du séquençage génomique et le distinguer des « vraies » bactéries qui pourraient voisiner, Venter et son équipe se sont amusés à glisser dans leur génome des séquences de lettres qui nomment les auteurs de l'étude ou donnent l'adresse de leur site web... impressionnante démonstration de manipulation !

Toute cette affaire nous renvoie, pour l'histoire, à la fameuse conférence internationale de Santa Fe, au Nouveau Mexique, en 1987, où avait brillé son organisateur, Christopher Gale Langton. Il s'agissait de la première conférence sur la Vie artificielle, c'est-à-dire des systèmes construits de mains d'homme qui exhibent, imitent, adoptent, des comportements caractéristiques de systèmes vivants naturels.

L'idée sous-jacente n'est pas moins ébouriffante que l'exploit de Venter : elle consiste à affirmer que la vie pourrait se fonder sur d'autres supports, d'autres substances, naturelles ou artificielles, que celle sur laquelle se sont bâties toutes les formes de vie que l'on connaît, à savoir le carbone. Par exemple, baser la vie sur la silice, ou silicium... Ça ne vous dit rien ? Oui, bien sûr : les ordinateurs sont tous construits sur la base du silicium le plus pur possible. On s'est beaucoup posé la question, et on se la pose toujours, de savoir si les ordinateurs de dernière génération ne seraient pas une nouvelle forme de vie.

Pour répondre à cette question de manière objective, un congrès qui s'est tenu il y a une quinzaine d'années en Scandinavie, réunissant biologistes, mathématiciens, linguistes, informaticiens, a travaillé à la détermination des critères de la vie. Par exemple, un être vivant se développe ; il se reproduit ; il pratique un certain nombre d'échanges avec le milieu ; il s'auto-répare ; il est un système évolutif d'informations... Mais, ô surprise, ô vertige ! les ordinateurs de dernière génération font tout cela ! Alors, vivant, l'ordinateur ?

La réponse est cette fois directement liée à des positions philosophiques ou religieuses : ou bien vous êtes convaincu que la vie est d'abord une affaire de substance, vous refusez alors de qualifier de « vivant » tout organisme qui n'est pas bâti sur la molécule de carbone, comme vous ou votre chien ou votre plante en pot. Ou bien vous pensez que la vie n'est pas une affaire de substance mais de structure. Vous êtes alors un « fonctionnaliste » et vous avez envie de reconnaître comme vivant tout organisme capable de « reproduire » la vie et ses diverses fonctions et réalisations. Dans ce cas vous reconnaissez que les ordinateurs de dernière génération sont des instances de processus biologiques. Vous vous engagez aussi à reconnaître la possibilité, un jour, de recréer la logique et la puissance d'un cerveau humain sur un substrat autre que neuronal.

Vous rejoignez alors la thèse ultime de ce même Langton, et il vaut la peine de le citer précisément : « Le but ultime de la vie artificielle serait de créer la « vie » dans un autre substrat, idéalement un substrat virtuel où l'essence de la vie aurait été abstraite des détails de sa mise en œuvre dans quelque substrat que ce soit. Nous aimerions construire des modèles qui sont si semblables au vivant qu'ils cesseraient d'être des simulations de la vie pour en devenir des exemples. »

Au fond, la vie sans ce poids ennuyeux et parfois malade que l'on traîne partout avec soi et qui s'appelle le corps !

Ce vœu fou a été en partie réalisé par Thomas Ray, auteur d'un univers virtuel baptisé Tierra. Il s'agit d'un programme informatique dont l'espace est la mémoire électronique, la «matière » étant constituée de petites unités d'instructions qui sont vues comme des molécules « chimiquement actives ». Elles se déplacent, se rencontrent, s'associent, finissent par se comporter comme du vivant, se reproduisant (plus exactement se répliquant) et connaissant des modifications aléatoires, des mutations, pour peu que le programme initial les y autorise.

Thomas Ray en est arrivé à dire que l'on peut considérer comme vivante toute structure capable de s'autorépliquer et de rester en évolution ouverte. Ceux qui ont pu voir des démonstrations de ce système n'ont pu manquer de rester fascinés par l'apparition, chez ces populations de « molécules » virtuelles (de vrais petits systèmes dotés d'un minimum d'instructions), de comportements émergents beaucoup plus intelligents que ne l'est chaque « molécule » isolée, comportements qui évoquent irrésistiblement certaines formes comportementales de sociétés animales (termites, fourmis, vols d'oiseaux en groupe, etc.)

Mais pour en revenir à Venter et au grand battage médiatique actuel sur sa nouvelle bactérie artificielle, il faut bien reconnaître que personne avant lui n'avait réussi à assembler une séquence ADN aussi longue, à lui donner vie à l'intérieur d'une bactérie vidée de son code, et à la faire se reproduire. D'une certaine manière, il s'agit bien d'une espèce nouvelle.

Mais pour quoi faire ? Eh bien, on s'attend à ce que Craig Venter aille beaucoup plus loin : créer une bactérie dotée d'un génome synthétique de plusieurs millions de bases, une bactérie qui, se répliquant à des milliers, des millions d'exemplaires, pourrait travailler pour l'homme à l'échelle industrielle, notamment dans la fabrication de molécules médicamenteuses et autres substances, à des prix de revient défiant toute concurrence. Il n'est même pas exclu que l'on puisse un jour fabriquer des gènes avec d'autres bases que les quatre bases connues de la génétique... naturelle. Ce qui prouverait que la vie est une affaire de structure organisationnelle plutôt que de substance ?

Bien sûr, on a envie de demander si de tels systèmes vivants seront un jour capables de s'émerveiller devant un spectacle naturel (paysage) ou artificiel (une pièce de théâtre) ? S'ils sauront se réjouir d'une tartine de confiture ou d'un repas sicilien... Question non scientifique !

Il faut bien reconnaître que l'on est arrivé à un seuil qui, à l'instar du seuil atteint par les nanotechnologies, en inquiète plus d'un. Car si l'on sait fabriquer un génome artificiel, et si l'on sait, depuis Craig Venter, le faire se reproduire, on ne sait pas encore bien le lire ni en prévoir toutes les possibilités évolutives et combinatoires. Des scientifiques comme Joël de Rosnay demandent aux philosophes et à tous les hommes de bonne volonté de réfléchir à la question et d'élaborer un moratoire. Qui vivra verra...
Texte Jean-Pierre MAUREL
Photos DIVA (G. Didi / T. Vasseur)


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