Le soleil va se lever. J'ai rendez-vous avec la mer.
Je suis retourné à la maison de la plage. Les vacanciers sont partis, laissant derrière eux le silence et le vent. A l'ombre de l'été, la chaumière en robe de pins a l'air d'un animal triste. Sa toiture de paille a glissé en désordre. La blancheur de la lune humilie ses murs de chaux ternes. Si je devais être un bâtiment, à cet instant, je serais celui-ci. Je me sens moi-même un peu hors saison. Tête baissée, je descends les marches creusées dans la colline. Je ne regarde pas à droite ni derrière la cabane à outils où ma petite chienne est une motte de terre sur laquelle pousse l'herbe. Je ne regarde pas à gauche ni le bateau abandonné que je remplissais d'eau pour rincer ma fille du sel marin. Une brise glacée effeuille les glycines du jardin et je tiens mon cœur serré dans ma poitrine en attendant l'air du large.
Il va pleuvoir. Je foule d'un pas mal assuré le sable de la plage sur lequel mon ombre ne me suit pas. La lune est une geisha fatiguée qui se voile la face d'un nuage. Je me souviens de ces aurores adolescentes où elle s'attardait à l'horizon et m'écoutait jouer du saxophone au bord de l'eau. Son reflet doré se laissait bercer dans le pavillon de l'instrument et les vagues brossaient le rivage avec des sons de balais frottés sur une caisse claire. Ai-je tant changé ou est-ce la lune ? La poussière jaune fouette mon visage et tourbillonne. Le vent soulève les stores du restaurant de front de mer. Voilà bientôt dix ans, nous nous étreignions sous ces mêmes fenêtres. Il était minuit. A l'abri des rires et des lumières provenant de l'intérieur, deux enfants du siècle se souhaitèrent la bonne année. Les pieds dans le sable et la tête dans les étoiles, la vie nous semblait simple comme l'amour. La nuit de saphir se retire lentement, sans astres.
Une bruine discrète se gonfle d'embruns. C'est une bonne pluie, délicate et tendre, qui ravive les jardins et fait sourire les paysans. Une pluie qui vient à point nommé. Ses fines gouttes alourdissent mes manches et me nettoient d'une nuit de fatigue sans sommeil. Mais bientôt le poids de l'eau imprégnant mon manteau s'intensifie curieusement. Une petite main pendue à mon poignet tire par à-coups l'étoffe de mon vêtement. Je me détourne de la mer. Un enfant a surgi en silence à mes côtés. Il est coiffé d'un parapluie de papier huilé aux nervures de bambou et dénué de poignée. Cet étrange chapeau le recouvre presque entièrement, ne laissant paraître qu'en partie son visage et son corps par l'ouverture triangulaire fendue sur le devant. Son kimono porte le symbole de la fleur de prunier.
Amefurikozō, l'enfant de pluie, est un esprit météorologique affilié à Tenjin, la divinité japonaise du ciel et des intempéries. Cette apparition fluette se manifeste par temps pluvieux, sautant d'une flaque à l'autre et éclaboussant les témoins de son passage. A l'opposé de Tenjin à qui l'on attribue des orages dévastateurs, Amefurikozō est un messager de bon augure puisqu'il annonce des pluies douces et régulières. Il est la promesse d'une récolte abondante aux cultivateurs de rizières qui craignent la sécheresse.
Il lève la tête et renverse mes souvenirs comme on vide une pleine boîte de vieilles photographies. Sa peau a la roseur de la neige au soleil couchant. Son regard est un ciel lavé par l'averse d'été. Petit garçon de pluie, tu me ressembles. Tu es le fils dont je n'ai pas voulu.
L'avenir était pour moi un océan sans limites. Nous avions le temps. Ses yeux brûlaient de m'écouter, elle qui secrètement n'attendait qu'un signe, un encouragement pour sentir à nouveau la vie grandir en son ventre. Elle espérait malgré elle, malgré tout. Le verdict fut prononcé à demi-mot dans cette brasserie enfumée. Non, nous ne pouvions pas. Entre nous, le serveur avait disposé deux tasses de café noir et un verre d'eau auquel je me cramponnais comme à la barre d'un bateau ivre. De l'eau dans ma main, du feu dans mon coeur. J'avais froid et elle n'en savait rien. Quelques mois plus tard, nous nous sommes séparés et j'ai perdu de vue nos amis qui étaient les siens d'ailleurs. Mais toi, l'absent, le fils que je n'ai pas connu, je ne t'ai jamais oublié.
Un brouillard granuleux s'empare des contours du petit être. La mer et le ciel s'éveillent enlacés dans un poudroiement ocre. Vous me demandez ce qui me fait sourire sous la pluie ? C'est le clapotis soyeux des vagues et le chant d'un enfant qui s'éloigne. |