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Par Fanny Lasserre le 12/06/2011 | Réagir | Envoyer | Imprimer
[B] Mïrka Lugosi, Le dessin à fleur de peau 
[A] Elodie Lachaud, d’un monde à l’autre
Sur les hauteurs de Clamart, Mïrka Lugosi nous attend. De loin, nous l'apercevons, grande, mince, délicieusement rétro. Excessivement simple et complexe, nous rencontrons une femme douce dont la réflexion pointue nous plonge dans un univers sensible et sensuel. Avec Gilles Berquet, photographe, ils forment depuis des années, que Mïrka ne compte plus, un couple protéiforme qui mêle leur art, leurs pensées, leurs vies, inlassablement portés l'un vers l'autre par une recherche esthétique que chacun explore différemment et sensiblement, côte à côte et souvent ensemble. Muse dévêtue, Mïrka posa longtemps pour Gilles, et se mit à peindre les tirages monochromes de son trait infiniment délicat et poétique, ajoutant un peu plus d'elle-même au travail de son partenaire amoureux. C'est un rêve, une fantaisie miraculeuse que cette histoire qui lie deux individus par la pensée, par le corps et par le travail.
Mïrka utilise plusieurs médiums, la vidéo, la sculpture, la photo et le dessin. C'est sur ce dernier que nous décidons de nous pencher aujourd'hui. Mïrka a beaucoup d'humour, est autodidacte et ne cache rien. Elle va au devant de tout ce qui en elle veut s'exprimer, elle dessine en contact étroit avec ses sensations.
 

Toute jeune, Mïrka est modèle aux Beaux-Arts. A l'écoute des professeurs pendant les épuisantes postures qu'elle a à tenir des heures durant, elle observe également le travail des étudiants pendant les pauses. C'est ainsi qu'elle se dit qu'elle a appris à « dessiner sans dessiner », en écoutant. C'est aussi en vivant avec des artistes qu'elle forge son outil et commence dans les années 80 à expérimenter la peinture du côté des Futuristes. Dans une recherche colorée extrême et de formes géométriques anguleuses, Mïrka va au bout d'une première expérimentation artistique. Nous en sommes très loin aujourd'hui même si le corps féminin faisait déjà son apparition ainsi que l'esthétisme des années 40-50, époque fascinante pour Mïrka. C'est à la base qu'elle décide de reprendre son travail à l'aide des matériaux les plus simples, le papier, le crayon, le gris et le travail de la forme : « J'avais besoin de ce passage au minimum ».
  
 
Cette recherche se poursuit encore aujourd'hui. Les dessins de Mïrka sont d'une incroyable finesse, le trait est précis, le volume est voluptueux, la couleur qui a presque disparu, vient quelquefois souligner un élément, ajouter du mystère charnel, à peine, pour dire que le corps féminin que Mïrka décline à l'envi, existe et jouit de vivre au milieu d'une nature exultante, animale et végétale. La vibration, le vivant, Mïrka le ressent et le livre. Les mines très dures qu'elle utilise lui permettent l'accumulation de strates, lui évitent d'écraser le grain, et révèlent tout au contraire la matière du papier, sa rugosité comme sa douceur, sa finesse, son touché. C'est d'abord une affaire de sensualité que Mïrka vit avec son matériau. Et c'est probablement ce qui produit le trouble sensuel des œuvres. L'univers étrange et féerique entre en correspondances, du cosmos jusqu'à l'infiniment petit cellulaire. Mïrka pose là sa réflexion, à la croisée de deux appels, de deux pulsions, de deux vibrations. C'est dans une troisième dimension que nous plongeons alors, un entre-deux mondes où les paradoxes de Mïrka prennent sens. La femme sous cape, dont les longues jambes s'échappent posées sur des troncs flottant, arrive on ne sait d'où, d'un lieu qui n'existe pas, elle est effrayante et douce, elle existe et demeure fantomatique. Nous pouvons alors évoquer l'inquiétante étrangeté du mot allemand « unheimlich », dont on pourrait dire qu'il recouvre une angoisse face au surgissement d'un élément étrange dans un univers familier. Concept freudien qui devient d'une telle évidence au regard de l'univers de Mïrka.
 
Ernst Jentsch qui a étudié cette notion donne une définition de ce territoire psychique : « Celui où l'on doute qu'un être en apparence animé soit vivant et, inversement, qu'un objet sans vie soit en quelque sorte animé ». Trouble angoissé qui provient dans les paysages de Mïrka de cette présence organique (?) qui au centre d'une clairière semble naître tandis que les arbres autour la regardent et l'abritent. La notion d'inquiétante étrangeté est complexe et va bien au-delà de ces applications. Mïrka le sait qui en fait le nerf de son travail à travers ses femmes à la limite de la poupée vivante, qui nous renvoie cette fois à l'Olympia des Contes d'Hoffmann et au mythe de L'homme au Sable, terriblement angoissant. L'explication psychanalytique pourrait être multiple mais Mïrka, bien que consciente et revendiquant « des zones de pensées, des confluences, qui sont lointaines, en dessous du subconscient », travaille aussi ses sensations corporelles directes. Ainsi elle ne peut dessiner que des femmes, ne pouvant ressentir la masculinité qu'à travers une obsession phallique récurrente. Phallus de plus en plus symbolisé dans ses dessins les plus récents par des formes qui suggèrent plus qu'elles ne montrent. De cette charge érotique qui se simplifie peu à peu, Mïrka nous dit qu'elle est allée au bout de quelque chose qui l'intéresse moins aujourd'hui : « J'ai envie de développer d'autres champs de l'esprit et de la pensée tout en gardant cette tension de la présence sexuelle ». Elle veut ses paysages sensuels. C'est pour cela qu'elle passe autant de temps sur les détails dans une sorte d'épreuve masochiste qui permet de se perdre dans le temps et la délicatesse du travail accompli et de loin apercevoir, et dans l'approche de découvrir, de faire ce zoom comme dit Mïrka «  pratiquement à l'infini jusqu'au grain du papier ». Impression optique qui en fait un objet de contemplation. Mïrka nous happe dans son monde, au centre d'une clairière d'une forêt magique qui est aussi « l'espace mental dans lequel tout peut arriver comme la naissance d'une idée ». La grande famille surréaliste de Mïrka n'est pas loin et nous en retrouvons les traces dans cette réalité fluctuante et parallèle.
 
C'est le plaisir qui guide le trait de Mïrka, un plaisir de dessinateur lorsqu'elle dessine des arbres, des formes tentaculaires, des cornes d'animaux comme des filaments de méduses, autant de ramifications qui parlent du vivant comme le sang dans les veines, comme les tourments de la matière grise, une liberté dont elle s'empare avec régal, tendue par le processus de développement, de la croissance, de la vie. Et c'est toujours d'une extrême sensualité qu'il s'agit au travers de ces formes en mouvement qui se touchent et se frottent.

« C'est un plaisir pur pour moi, conclut Mïrka, d'être comme une branche dans le vent. »

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[A] Elodie Lachaud, d’un monde à l’autre
Texte Fanny LASSERRE
Portrait Gisèle DIDI


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