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Un fantôme est à ma table. Il est chez moi comme chez lui. Le chien somnole paisiblement à ses pieds, il semble faire partie des meubles. Je le connais depuis toujours, du moins assez longtemps pour ne pas remettre en question sa présence au sein de mon foyer. Je sais aujourd'hui que j'ai eu tort, cet ami de la famille est un monstre.
Je ne l'ai pas reconnu tout de suite. Je feuilletais les pages d'un vieux livre sur les Yōkai, les créatures fantastiques du Japon, lorsqu'une illustration attira mon attention. Le commentaire était succinct, mais c'était bien lui : まだ宵の口の灯影にぬらりひょんと訪問する怪物の親玉 "Dans la lumière vacillante, avant la tombée de la nuit, Nurarihyon, le maître des monstres, est de visite."
Puis, plus loin, je lisais : 年の暮れになると、どこからともなくあらわれる妖怪。とてもいそがしいのに、 家の中にはいりこんでどっかりすわる」と創作する。 "Un monstre qui, à la fin de l'an, surgit de nulle part. Tandis que tout le monde est occupé, il entre dans la maison et s'installe."
Selon la légende, Nurarihyon est un vieil homme au crâne énorme et allongé qui a l'habitude de s'introduire furtivement dans les maisons des hommes, le soir venu, et de s'y établir.
Nurarihyon loge chez moi. Chaque soir, le visiteur sournois préside notre dîner et lors de cet immuable rituel, nul ne parle, de peur de gâcher le tableau vivant qu'il nous offre et dont il est à la fois l'acteur et le conteur. Il a, en effet, ce don de rendre captivant les faits divers les plus sordides. Son érudition est vertigineuse et nous ne manquons pas de restituer à qui veut l'entendre le savoir qu'il a bien voulu nous livrer la veille. Nous le citons en référence pour appuyer notre argumentation, à chaque fois que le monde extérieur nous en donne l'occasion. Il est notre loi.
Nurarihyon ne touche pas à la nourriture que nous avalons machinalement, sans même en voir la couleur, trop absorbés par les contes de notre invité d'honneur qui matérialise avec un réalisme démoniaque nos moindres désirs. Mes enfants n'ont d'yeux que pour lui, fascinés par ses histoires ; ma femme m'embrasse du coin des lèvres, comme pour me faire taire, sans le quitter du regard. Il fait rire mes enfants, il fait rêver ma femme et je les regarde le regarder en prenant conscience de l'atroce vérité. Il est notre vie.
Puis il nous suit au salon, dans les chambres, jusqu'à ce que sa présence emplisse chaque pièce de la maison et repousse notre solitude tant redoutée dans sa contemplation passive et aliénante.
J'ai souvent négligé ma femme, passant mes nuits en la compagnie de Nurarihyon, sous le charme hypnotique des artifices qu'il déploie pour me garder éveillé. Il invoque pour moi une armée de fantômes qui scintille devant mes yeux hagards. Des légions de spectres envahissent l'obscurité de mon salon jusqu'à ce que, ivre de fatigue, je m'avoue vaincu et lui abandonne la garde des lieux. Il veille alors d'un œil rouge et brillant sur la maison endormie.
Fidèle à son nom dérivé du japonais ancien impliquant une qualité glissante et insaisissable, il s'est introduit dans notre vie et patiemment, sournoisement, il nous est devenu indispensable. Il est le maître de mon logis.
Je le hais. Et pourtant, je crains qu'il ne soit trop tard. J'ai peur qu'il nous manque, peur de regretter sa présence rassurante. J'ai peur du silence et de l'obscurité. Et du regard des miens, aussi. Ma sentence est sans appel, je crois. Je nous laisse, à lui et à moi, un sursis de vie prétendue, encore un dernier soir avant l'extinction de sa flamme bleue.
Demain, c'est décidé, je me débarrasse de ce maudit téléviseur.
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