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Par Fanny Lasserre / Thierry Vasseur le 01/12/2009 | Réagir | Envoyer | Imprimer
Sophie Hanagarth
Le bijou dans la peau
Orfèvre, plasticienne, designer et enseignante, Sophie Hanagarth, née à Lausanne en 1969, réfléchit sur le bijou en tant qu'« art transportable dont le lieu est le corps ». Son inspiration lui vient de ses visites au Louvre et au Musée de l'Homme à la recherche de ce qui pouvait intéresser l'humain dans les objets populaires : « j'ai vu beaucoup d'objets qui jouaient sur la mobilité, la flexibilité, les boutons, le toucher, les miroirs qui reflètent la lumière de façon aléatoire lorsque les pièces sont portées, et sur ce qui était sonore aussi ». Dans son atelier, quelques-unes de ses créations sont suspendues au mur, sa table de travail est recouverte de moulages en pâtes à modeler, les tiroirs sont pleins de feutrines qui nous livrent des bracelets bouches en fer forgé, des lapins en mailles dont les petites pattes en or patiné viennent prendre place sur nos épaules, des « bijoux de familles » en argent ou en chambre à air, des médailles merdeuses, des vermines, autant de pieds-de-nez à la tradition. Un creuset de symboles que Sophie Hanagarth essaie d'analyser avec finesse et qui donnent à ses bijoux une magie sourde et mystérieuse.
Quelle est l'origine de votre désir de création de bijoux ?

J'ai une mère qui aimait beaucoup les bijoux et un père qui lui en a toujours offert !

Mais je pensais me destiner à des études plutôt sociales. A la fin de mon bac, je sentais que j'avais un goût pour ce qui était manuel, alors j'ai commencé un apprentissage. J'ai fait des études de gemmologie pendant six mois pour compléter la formation que j'allais acquérir. En Suisse comme en Allemagne, dans le moindre village il y a un bijoutier qui est une personne importante. Les gens vont chez lui pour dire leur désir d'un bijou et le bijoutier va leur proposer des projets selon sa dose de créativité. Je suis tombé sur un patron, pendant mon stage, très lié au social, qui prenait son temps pour découvrir le client. Du projet dessiné au bijou réalisé il y avait toujours cet étonnement de la personne qui se sentait impliquée et c'était très satisfaisant. Il y avait un côté un peu prophylactique. C'est aussi pour ça que je continue le bijou, par rapport à ce mystère qui est de porter des pièces qui sont de l'ordre de l'intimité mais de montrer socialement quelque chose aux autres.


Est-ce pour cela que vous avez choisi de prendre ce chemin de traverse, loin des codes traditionnels de la bijouterie ?

J'avais été un peu dégoûtée par l'utilisation des matériaux précieux. On avait beau récupérer la limaille d'or, j'avais l'impression d'utiliser ça comme si c'était de la farine. Je me suis sentie mal de faire des bijoux de plus en plus gros avec ce matériau qui est cher. Et puis utiliser d'autres matériaux m'autorisait à continuer à faire du bijou par rapport à ce qu'il peut avoir de connotation un peu vile. Lui donner du sens, lui accorder un peu de crédibilité. La particularité un peu magique du fer par exemple, c'est d'être à chaud tellement malléable.
Pourquoi cette obsession du corps ?

Au départ ce n'était pas voulu. Dans les années 90, début de ma formation, on était dans une vague très zen de support/surface. On travaillait les patines, l'influence du Japon était forte, notre professeur travaillait beaucoup sur la manière de dévoiler l'objet, sur la réception de l'objet dans son emballage. Moi je baignais dans le symbolisme de Gustave Moreau et ce n'était pas du tout à propos de commencer à travailler les cœurs par exemple. En commençant à faire des images très stylisées d'armures, j'ai poursuivi ce rapport au tactile que j'ai trouvé dans le matériau de la boîte de conserve. Il est tellement fin qu'il se laisse emboutir, ça rappelle pas mal les plis de la peau.

L'armure qui protège, le piège qui blesse, le cœur qui est exposé, la broche sein... la représentation de votre imaginaire est complexe ?

Je pense que je baigne dans les images. Si je suis à Paris, c'est à cause du Louvre. J'y ai vu un tableau d'un corps dépecé, une sorte de gisant, représenté avec de la vermine. D'où mon association avec une sorte de fibule étrusque que j'ai voulue souple. J'aime beaucoup également l'art brut, il y a là une intuition première qui donne un rapport juste des formes. Le premier bijou était une cordelette. Les peuples étaient nus et un fil porté au niveau du bassin était censé symboliser le ventre... là-dessus on a accroché des trophées de chasse pour montrer qu'on était le plus vaillant ou désigner son rang.

Quelle est la fonction du bijou pour vous aujourd'hui ?

C'est plutôt symbolique.

Peut-il être porteur d'un message comme pourrait l'être une œuvre d'art ?

Ce que j'aime avec le bijou c'est que c'est rien. S'il n'est pas porté, c'est presque rien. Porté ou posé comme objet, il sera différent.

Le féminin, le masculin sont presque toujours symbolisés : prise de pouvoir sur l'homme ou dépendance à celui-ci ?

Je dirai : fonction de trophée mais je le fais plus par jeu. Le bijou, on le pense aujourd'hui comme un accessoire de mode mais ce qui me plaît en travaillant le bijou comme je le fais, c'est rester garante de certains signes comme le faisait l'art brut : l'odeur, la sonorité, les formes bilobées qui sont des signes de fertilité chez les Aztèques, chez les Maoris avec des nacres et en Afrique avec les colliers Dogons par exemple. Je trouve intéressant de me sentir garante de cette continuité-là, par rapport au monde où on vit. C'est une manière de porter des bijoux de manière plus consciente.




Exposition Fers
jusqu'au 19 décembre 2009

Galerie Vice-Versa
2, place Saint-François
1002 Lausanne-Suisse
www.viceversa.ch

Musée des Arts décoratifs à Paris
www.lesartsdecoratifs.fr
Reportage Fanny LASSERRE et Thierry VASSEUR


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