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Par Fanny Lasserre le 01/04/2010 | Réagir | Envoyer | Imprimer | Des états d'âmes, vous aussi ?
1 minute 30
Mes parents ne m'ont jamais aimée, c'est la seule certitude que j'ai avec celle d'être laide. Se peut-il que ces deux assertions aient un quelconque rapport entre elles ?

Je ne me suis jamais vraiment regardée dans un miroir. Les regards autour de moi ont suffi à me convaincre. La sage-femme puis ma mère m'ont recueillie dans un complet silence. Mon père était déjà absent et il l'est resté jusqu'à aujourd'hui. Il n'a pas quitté ma mère d'une semelle, mais il ne m'a pas vue. Il aurait pu me marcher dessus sans s'en rendre compte. J'étais moins que rien, car rien ça peut être un courant d'air qui vous apporte une odeur de sable, ça peut être juste une impression inexprimable de perfection, rien ça peut être tout et je n'étais rien du tout. La décalcomanie d'un désir.
Je suis née un Lundi. Personne n'aime le Lundi, c'est la fin de la parenthèse. Et moi j'étais une double parenthèse, celle qui a refermé tous les possibles amoureux de mes parents, celle qui a enchaîné ma mère qui a elle-même ferré mon père. C'était fichu pour l'aventure.

Ma mère a passé sa vie devant un miroir. Moi j'étais juste derrière elle et je voyais son reflet. Elle faisait voler ses jupes, ses chaussures étaient hautes et c'est à travers le prisme de deux talons de cuir que je l'observais de bas en haut, immensément longue et déhanchée. Très tôt je me suis hissée sur mes deux jambes pour me tenir debout, essayant de m'allonger, de singer le cygne que je savais ne jamais devenir.

Lorsqu'elle se penchait vers moi, son parfum lourd comme un bouquet de roses fanées m'étourdissait et je fermais les yeux pour ne plus voir son regard scrutateur s'appauvrir de me découvrir chaque fois plus ingrate. Elle tendait sa main parfaite vers mes cheveux et d'un geste nerveux les étirait vers l'arrière, je grimaçais de douleur et elle relâchait alors ma maigre chevelure dans un soupir d'impatience. Je n'ai pas cessé de la décevoir, mais j'ai appris à vivre avec. J'apprends aujourd'hui à vivre sans son regard qui devenait désert lorsqu'il se posait sur moi, sans ses mains fines et odorantes qui se rendaient osseuses lorsqu'elles s'approchaient de ma joue, sans sa conversation oiseuse et chantante qui se faisait sévère lorsqu'elle m'adressait la parole. Chaque jour je me demande où j'ai trouvé la force de la tuer. Ce jour-là mon père m'a regardée et il m'a vue. Une minute trente d'euphorie.
Texte Fanny LASSERRE
Photos Gisèle DIDI


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