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Par Olivia Bonnamour le 24/01/2011 | Réagir | Envoyer | Imprimer | La vie de famille, vous connaissez ?
Vivement la retraite !
Aujourd'hui Françoise est âgée de 53 ans, elle est directrice générale d'une PME depuis quinze ans et gagne 4000€ par mois. Au travers de l'immense baie vitrée du bureau spacieux qu'elle occupe, elle contemple le paysage de la zone urbaine d'un air oisif. Sa tête est appuyée contre sa main et son coude posé sur le bureau. Ce dernier est ordonné et caractérisé par son aspect dépouillé. En effet dessus reposent simplement un téléphone, un répertoire, une lampe de bureau et un pot à stylos contenant quelques Bic de couleurs différentes. Sur le porte-manteau, situé près de la porte, la gabardine de Françoise dort au côté de son écharpe.

Elle jette un œil machinal à l'horloge accrochée au mur en face d'elle, la pendule indique 10h30 passées. Comme tous les jours elle se lève et se dirige vers le coin cuisine afin d'y préparer le café pour le servir ensuite à certains employés. Une fois sa mission accomplie, elle retourne dans son bureau et se rassoit d'un air las. Elle passe quelques coups de fil qui peuvent parfois durer une bonne heure, tous les moyens sont bons pour tuer l'ennui. Jour après jour, elle revit la même journée, il y a peu de place à l'improvisation et à la fantaisie dans son quotidien professionnel placé sous le signe de l'auto-organisation.

Après la pause déjeuner elle entame sa tournée des sanitaires et change les rouleaux de papier-toilette. Elle se réjouit à l'idée que dans deux heures elle pourra de nouveau faire le café, seulement son mari, qui n'est autre que le PDG de la société, vient briser ses règles individuelles, relativement simples, en l'interpellant dans l'un des couloirs et en lui demandant d'un ton austère de le suivre dans son bureau. Il lui annonce alors qu'il doit la licencier pour cause de fusion. Le monde de Françoise s'écroule soudainement, elle ne lui pardonnera jamais cet acte plein d'humiliation à ses yeux. C'est sur un ton acerbe et offensif qu'elle hurle à son mari : « Tu te fous de ma gueule, espèce de connard! Comment peux-tu me faire une chose pareille?! »

Jacques qui craignait une telle réaction de son épouse lui répond d'une voix tremblotante : « Chérie, je n'ai pas d'autres solutions, crois-moi j'ai tout fait pour ne pas en arriver là mais il est impossible de conserver ton poste, tu sais avec la fusion c'est pas évident. » Ce à quoi rétorque Françoise : « Je t'en foutrai de la fusion, je vais faire quoi moi maintenant ? ». Jacques, serein, tente de la calmer et lui dit qu'elle ne risque rien, elle percevra le chômage et conservera quasiment le même salaire tout en restant chez elle. Il lui fait comprendre que c'est un mal pour un bien. Françoise ne veut rien entendre, elle le prend comme une attaque personnelle, « Puisque l'on ne veut plus de moi ici, je m'en vais! » dit-elle avant de filer dans son bureau, un rouleau de papier-toilette à la main, pour y récupérer ses affaires et quitter définitivement l'enceinte de l'établissement.
L'ambiance à la maison se révèle de plus en plus pesante, Françoise refuse de parler à Jacques. Ses enfants sentent bien que leur mère est à prendre avec des pincettes, elle râle perpétuellement sur le fait qu'elle se retrouve seule à la maison toute la journée, sans rien avoir à faire. Son fils lui dit que finalement ça ne change pas grand-chose étant donné les responsabilités inexistantes qu'on lui avait confiées, ce qui bien évidemment ne fait qu'agacer Françoise.

Elle entame les procédures administratives nécessaires afin de recouvrer ses indemnités mensuelles. Elle fait la connaissance de Danielle, sa conseillère d'une cinquantaine d'années, qui se prend d'affection pour elle et lui assure qu'elle lui trouvera un nouveau poste rapidement. « Vous savez madame Neubert, vous êtes pleine de compétences et avez passé de nombreuses années dans ce secteur, ce sont des atouts essentiels, croyez-moi, cette situation ne durera pas, votre dossier fait partie de mes priorités » lui dit-elle souvent pour la rassurer. Elle multiplie les rendez-vous et Françoise est convoquée aux Assedic toutes les semaines. Bien souvent le lundi matin le réveil sonne à 6h15, Françoise s'apprête pour son entretien, c'est la même journée qui recommence comme si elle était bloquée dans la spirale du temps. Prendre sa douche, s'habiller, se maquiller, préparer le petit déjeuner, prendre le métro jusqu'à Stalingrad, se rendre aux Assedic et faire comme si elle avait été directrice générale pour de vrai. Ces nombreuses entrevues exaspèrent Françoise, qui n'a aucune envie de retrouver du travail et encore moins dans ce domaine qu'elle ne maîtrise pas du tout. Chaque semaine elle tente de leurrer sa conseillère qui ne semble pas consciente de la boucle temporelle dans laquelle elle a enfermé Françoise. Elle se plaint en permanence devant sa famille ou encore au téléphone auprès de ses amies à qui elle répète le même refrain : « Quand est-ce qu'elle va comprendre que je m'en fous de tout ça. J'ai l'impression de passer ma vie à Stalingrad, je déteste ce quartier et j'ai vraiment autre chose à faire. Je voudrais qu'on m'explique, les autres chômeurs ils y vont pas tout le temps aux Assedic eux, pourquoi moi je suis condamnée à y aller aussi fréquemment ? ».

Françoise aime se confier à sa belle-sœur et l'appelle environ quatre fois par jour pour ressasser le même discours. « Non mais je sais pas pour qui elle se prend celle-là, jamais elle va me lâcher. Je t'assure sur la thora Christiane, celle-là elle est tenace. J'ai jamais rien foutu de ma vie, j'y connais rien au métier de directrice générale, j'ai fait un faux CV avec Jacques. Je lui raconte n'importe quoi pendant les entretiens, je fais de mon mieux pour ne pas qu'elle remarque que je lui raconte n'importe quoi mais faut que ça s'arrête, dis, je fais quoi ? Et s'il n'y avait pas de demain, mais une seule et même journée qui revenait en boucle constamment ? Il ne me reste plus qu'une chose à faire, me mettre à boire, ça m'aidera peut-être à voir les choses autrement et tout ce qui est différent est bon. » Christiane tente de trouver les mots justes pour apaiser les inquiétudes de sa belle-sœur face à cette situation pour le moins aberrante...

Les jours passent, les rendez-vous se multiplient, Françoise est agacée et exaspérée au plus haut point. Après quatre mois de lutte acharnée, par un beau lundi matin de mars, Françoise est à nouveau prise au piège dans le bureau de Danielle. Elle est épiée, traquée par cette femme qui a fait de son dossier une affaire personnelle.

Françoise se dit que sa conseillère doit être à l'aube de la retraite pour qu'elle mette autant de cœur à l'ouvrage et refuse de voir une femme de 54 ans, avec un soi-disant excellent CV, demeurer sans emploi. C'est peut-être pour elle sa dernière mission, un but ultime auquel elle ne doit pas faillir. Françoise, son sac à main sur les genoux et son manteau sur le dos, est soudainement traversée par un éclair de lucidité, tout lui semble plus clair à présent. Un rayon lumineux pénètre la pièce, elle a enfin compris comment se défaire de ce sentiment de déjà vu qui lui colle à la peau. Elle se lève d'un bond et clame haut et fort : « Ca suffit maintenant ! Ecoutez, cessez de faire une fixation sur moi, je ne sais même pas ce qu'est censée faire une directrice générale, je réponds oui à chacune de vos questions depuis le début pour vous faire plaisir, mais j'en ai marre ! Tout ce que je veux c'est toucher mon chômage et attendre la retraite. J'ai jamais travaillé de ma vie et ce n'est pas aujourd'hui que je vais m'y mettre. De toute façon, je ne faisais que changer le papier-toilette et préparer le café. Le statut de directrice générale c'était pour faire joli. Maintenant, LAISSEZ-MOI TRANQUILLE ! » professe-t-elle à sa conseillère, foudroyée et dépitée, avant de quitter la pièce et de se retourner une dernière fois vers Danielle qui est à présent allongée sur le sol en position fœtale en train de sucer son pouce. Françoise d'un pas assuré franchit la porte de l'entrée principale, un sourire rayonnant sur son visage comme à la fin d'une très longue journée, en se disant qu'elle vient de passer la plus belle journée de sa vie.
Texte Olivia BONNAMOUR
Photos Gisèle DIDI


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