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Les soirées des Fils de Sérapion
Quatrième soirée
A la recherche de la sensation pure
En hommage aux Frères Sérapion, célèbre association littéraire fondée au XIXème siècle par le grand écrivain romantique E.T.A. Hoffmann, quelques amis ont créé voilà trois ans « Les Fils de Sérapion », petite communauté confidentielle qui se réunit en soirée une fois par mois et qui est strictement limitée à neuf membres. L'admission d'un nouveau membre ne se fait qu'à la suite de la défection de l'un des neuf. Chaque soirée, très variée dans les thèmes abordés, fait l'objet d'un récit scrupuleux pour un livre à venir.

De manière tout à fait improbable, Sub Yu a rencontré leur chroniqueur, qui se fait appeler Fodor, et qui a bien voulu confier à notre magazine le récit de leur quatrième soirée. A Sub Yu, nous avons jugé que cette chronique, « A la recherche de la sensation pure », entrait parfaitement dans le cadre de notre rubrique « Fantasmes ». Voici donc pour nos lecteurs un extrait de cette quatrième soirée des Fils de Sérapion. Extrait que nous avons interrompu au moment où... les imaginations peuvent s'élancer !
Nous ne fûmes que quatre ce soir-là, quatre pour notre quatrième soirée... Fallait-il y voir un signe ? Cinq d'entre nous étaient retenus pour diverses affaires, ce qui ne laissa pas de nous inquiéter sur l'intérêt de cette réunion. Mais nos statuts étaient formels : nous devions nous rassembler à date fixe même si nous n'étions qu'un. Toutefois, l'épreuve qui consiste à se réunir face à soi-même ne nous a pas encore été infligée, et je prie le destin qu'elle nous soit toujours épargnée.

Il y avait Jacques, Armand, Valérie, et moi-même, autour d'un feu de cheminée qui tirait haut et dru vers la bouche d'ombre. La nuit était tombée depuis longtemps, amenant son cortège d'impressions floues et de désirs inexprimés, inexprimables peut-être. Nous buvions des alcools, modérément (nous vivons une époque où chaque écrivain sera bientôt tenu d'ajouter l'adjectif « modérément » dès qu'il évoquera quelque boisson alcoolisée), lorsque Jacques, pris dans le bien-être de la double chaleur diffusée par le feu des bûches et celui de son nectar, nous demanda s'il fallait vivre ses fantasmes ou les laisser en l'état.

Comme il nous voyait atterrés par la banalité de sa question... ou de son problème, il se mit tout à trac à raconter que la veille, comme il devait récupérer dans le réfrigérateur d'une boutique de fourrure le manteau de renard bleu de sa mère, la fourreuse, depuis longtemps support de ses rêveries lubriques, avait fermé à clé la porte de l'échoppe, accroché le panneau « Reviens de suite », l'avait entraîné dans l'arrière-boutique où, après s'être dévêtue et l'avoir dévêtu en un tournemain trahissant l'habitude, elle l'avait jeté sur un opulent amas de fourrures avant, ma foi, d'abuser de lui, pour son plus grand frisson. Il précisa que tout cela s'était fait sans un seul mot prononcé.

- Eh bien... à quoi as-tu pensé, peau nue et sexe dressé parmi ces poils de bêtes ? fit Armand non sans une pointe d'ironie.

- A Richard Wagner. Oui, voyez-vous, j'avais lu un certain nombre de textes sur l'amour immodéré de Wagner pour les tissus et les fourrures, disons-le, c'était un fétichiste de ces matières, il y décuplait ses jouissances. Il parlait fort bien de ses sensations à leur contact et j'analysais les miennes. Et j'entendais sa musique. Enveloppante.

Là-dessus, Armand prit la parole : « J'étais dans un train, du côté de Zürich. Il n'y avait qu'une jeune fille blonde dans le compartiment. Elle s'est endormie, allongée sur la banquette en vis-à-vis de la mienne. Elle me paraissait abandonnée, fragile, je me suis senti le gardien de son sommeil. J'ai tiré les rideaux pour faire obscurité. J'ai verrouillé le compartiment. Plus tard, je l'ai vue trembler de froid. J'ai étendu sur elle mon manteau. Elle a ouvert un œil, a contemplé ma vieille pelisse, m'a souri. J'ai passé ma main sous son pull, saisi son sein, c'était la vie qui palpitait. Nous l'avons compris tous les deux, je me suis couché sur elle, je l'ai prise. Nous n'avons pas échangé un mot, mais je sentais ses jambes refermées dans mes reins. »

Tous nos regards convergèrent vers Valérie, qui haussait les épaules.

- Ce sont des fantasmes d'hommes. Brutaux, directs. Il m'est arrivé de vivre des choses, mais de manière indirecte. Féminine ? Je ne sais pas.

- Raconte.

- J'étais un matin dans ma cuisine, en nuisette. J'avais avalé mon café, assise sur mon tabouret, la soie de mon vêtement retroussée sur le haut de mes cuisses. Et puis il est arrivé. Je l'avais oublié, l'ouvrier sur son échafaudage, derrière ma fenêtre, pour la réfection de la façade de l'immeuble. Il m'a regardée. Je n'ai pas bougé. Je ne pensais à rien, j'étais dans cet état serein du matin, à l'heure où les sensations se réveillent, mais pas encore les idées. Le maçon a sorti son engin et a commencé à se branler. Je n'allais certainement pas lui ouvrir, je ne suis pas un mec avec des réactions de mec. J'ai juste ouvert mes cuisses, plus largement. Je contemplais sa main, son désir...Quand il a étoilé la vitre de ma fenêtre, j'ai joui.

Ils me regardaient maintenant, Valérie, Jacques, Armand... J'ai pris la parole.

- Je ne donne pas tort à Valérie sur les distinctions qu'elle opère entre homme et femme, mais vous rendez-vous compte que l'érotisme dont vous faites preuve dans vos récits est l'érotisme le plus puissant qui soit ? C'est l'érotisme de situation. Il n'implique pas la beauté, la séduction, l'intelligence, le physique et le mental de l'un ou l'autre partenaire. Non, vous êtes les jouets merveilleux d'une situation chargée de possibilités érotiques que vous offre la vie même, situation où s'effacent les particularités de chacun et de chacune. Vous êtes tous, dans vos récits, sur le chemin de la sensation pure, même si vous en êtes encore loin.

Tous trois s'écrièrent dans un ensemble parfait : « La sensation pure ? Mais encore ? »

Je vis bien qu'il fallait leur donner satisfaction sur ce que j'avais en tête. Et je commençai mon histoire : « Vous avez livré ce soir trois récits qui ont deux points communs : il s'agit d'érotisme de situation, et il s'agit d'histoires sans paroles... premier pas vers la sensation pure. Mais vos impressions restent encore entachées de scories mentales. Toi, Jacques tu as pensé à Wagner, je te demande un peu ! Armand a construit tout un roman avant de toucher sa blonde : « Abandonnée, fragile... » Ah ! ah ! Voilà bien des voiles pour masquer l'authenticité de vos sensations ! Finalement, c'est Valérie, elle qui ne pensait à rien, qui se trouve être la plus proche de la sensation vraie. Mais, bien qu'aucun d'entre vous n'ait échangé un seul mot, encore vous serviez-vous de vos yeux ! Hélas, vos yeux sont des instruments de votre intelligence. En regardant votre partenaire, chacun de vous lui a plus ou moins consciemment attribué une personnalité, une histoire, des défauts, des qualités... Regarder est une autre façon de parler, donc d'intellectualiser. Ce que je vous propose dans mon fantasme, c'est d'éliminer le regard ! Etre aveugle, comme dans ce restaurant branché de Paris où l'on mange dans l'obscurité. Seule façon de s'approcher de la pure sensation. Seulement pour ce faire, il faut être trois ! »

Ils me regardèrent avec commisération et Valérie me tança avec acidité :

- Mon pauvre Fodor ! L'amour à trois, à plusieurs, l'échangisme, tout ça est tellement passé dans les mœurs... C'est vraiment tout ce que tu as à nous proposer ?

Je souris.

- Vous n'avez pas compris. Le troisième personnage est indispensable parce qu'il articule la confiance qu'il s'agit d'instaurer entre les deux protagonistes de mon histoire : une confiance aveugle, c'est le mot, une confiance entière, totale, sans laquelle rien n'est possible. Toi, Jacques, ou toi, Armand, ou toi, Valérie, chacun d'entre vous a une amie. Une amie que je n'ai jamais vue, à qui je n'ai jamais parlé. Dites seulement à cette amie que je suis un type correct, sûr, un type bien (si c'est bien ce que vous pensez de moi !). Assurez-moi que cette amie est une fille correcte, sûre, une fille bien (si c'est bien ce que vous pensez d'elle !). Ne dites rien d'autre, rien ! Voilà, vous venez d'instaurer la confiance. Après quoi, dites à cette amie d'aller tel jour dans tel hôtel dans telle chambre et de m'y attendre à telle heure précise, nue sous les draps, dans l'obscurité totale. Il fait nuit, les rideaux sont tirés. Comprenez-vous maintenant ? Je vais arriver dans cette chambre à l'heure dite, pousser la porte, la refermer...Elle et moi allons faire l'amour sans jamais nous être vus ni parlé. Sans visage, sans prénom...Nous ignorerons toujours l'apparence, la voix, la personnalité l'un de l'autre. La sensation érotique dans toute sa pureté, la plénitude du corps, la peau et son grain et son velouté, les doigts, la langue, les lèvres les sexes, les masses et les volumes, l'élasticité, les parfums, rien d'autre, vous dis-je !
Ils me dévisageaient dans un long silence, l'histoire faisait son chemin en eux, jusqu'à ce qu'Armand observe :

- Plus tard, lors d'invitations entre amis par exemple, ne crains-tu pas que toi... et elle... vous n'examiniez chacun des invités en vous demandant : « Est-ce elle ? Est-ce lui ? ».

- Quel piment merveilleux ! Une question sans réponse, sans fin...

C'est alors que Valérie protesta :

- Et pourquoi serait-ce la femme qui attendrait nue dans cette chambre d'hôtel ? Pourquoi pas l'homme ?

- Mais bien sûr, répondis-je dans un large sourire. L'homme attend, nu sous les draps. Quelle merveille, déjà, cette attente fébrile... La porte s'entrebâille, se referme. L'homme entend des boutons se défaire, des tissus se froisser, et glisser au sol une succession de vêtements légers. Un cuir de botte crisse. Un souffle court s'échappe, là-haut, à la hauteur du visage. Des pas qui approchent, hésitants peut-être... Et puis, une main... une main qui a soulevé le drap, se pose sur la cuisse et monte à petits doigts, hésitante peut-être... Pour elle et pour lui, comme une première fois...
Texte FODOR
Photos Gisèle DIDI


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