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Par Guillaume Luisetti le 01/07/2010 | Réagir | Envoyer | Imprimer
Kappa
河童 (かっぱ)
Gobelin d'Eau
 
L'odeur du concombre
Dans les profondeurs de l'eau -
Des bulles sur ma peau
 
Le fond de l'étang est froid. Sur la rive, ma perruque blanche a jauni, le sable est poussière sous la pluie. Je ne retournerai pas à la surface. Homme, je ne jouerai plus avec toi.

Les astres me brûlent les yeux et, sur ma peau tatouée par la lune, ruissellent comme des grains de diamants. Pêcheur, tu n'apprécies pas mes écailles parfumées à la vase. Je ne te comprends pas. J'aime pourtant, autant que toi, tes enfants. En captivité, ne serais-je pas le plus beau de ton zoo ? Si le corps du petit singe, le bec de l'oiseau, les membres palmés de la grenouille ou la carapace de la tortue te ravissent séparément, en quoi te déplaisent-ils tant chez moi ? Ma peau est d'émeraude tendre et tu me jettes des pierres. Nous ne sommes pas faits pour nous entendre.

Homme, je ne te salue plus. Maintes fois j'ai répondu à tes courbettes en m'inclinant toujours plus bas, par politesse. Mais tes révérences sont sans respect. Je me suis trop penché et la coupe sur ma tête dont tu te moquais bien s'est vidée de l'eau qui fait ma force. Je me suis asséché, affaibli comme un Sumo déshydraté et tu m'as piétiné.

Femme, je t'ai aimée. Tu m'as fait croire que je pouvais être l'un des tiens et que tu pouvais être mienne. J'ai plané par moments en apnée avec le poisson volant. Mais aujourd'hui, j'assiste à la chute de cette feuille verte du pommier et, comme elle, rien ne me retient de tomber en été.

On m'accuse d'infamies qui ne sont pour moi qu'espiègleries. Des enfants se noient, des animaux disparaissent, des nageurs subissent des attouchements inappropriés dans mon étang, c'est vrai. Mais qui gave sa progéniture d'aubergines avant la baignade, qui barbote nu au milieu de concombres jetés en guise d'offrandes dans mon eau doit s'attendre aux conséquences de telles provocations. Que de tentations qui m'aiguisent l'appétit. Est-ce ma faute à moi si j'aime les concombres et le derrière des humains ? J'ai payé cher le goût de mes plaisanteries. Ni l'Esprit de la forêt ni les dieux du fleuve ne réclameraient un tel prix. J'aurais pu partager ma science de la guérison, le langage du ruisseau ou l'art de la pêche sans hameçon. Mais il est difficile de donner lorsqu'on vous coupe les bras.

En moi coule un songe saumon pris et rejeté à la rivière. La terre ne veut pas de moi, je choisis l'eau croupie. Je laisse le vieux pêcheur sur la berge et plonge à la source. D'un bond, je regagne l'obscurité de mon jardin aquatique. Assis sur un banc de poissons, j'observe la pluie battre sans bruit et la lune se brouiller sous l'assaut de ses gouttes. Et je ne ressens rien.

Tremblez cavaliers et mamans, je mange vos chevaux et enfants. Je rêve d'un soleil vert, une tranche de concombre. Homme, je ne jouerai plus avec toi.
Texte Guillaume LUISETTI


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