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Dans la tradition animiste Shintō, tout être vivant issu de la nature naît, pousse ou éclôt avec une âme, et même un objet artificiel peut hériter d'un esprit qui lui est propre sous certaines conditions. La plupart des instruments et outils ordinaires doivent servir et accroître leur vertu durant cent ans avant d'obtenir une âme. Quand cela arrive, et s'ils ont été maltraités ou négligés, ces objets peuvent se transformer en démons rancuniers. Appelés Tsukumogami, ces objets hantés prennent partiellement la forme d'humains, d'animaux, et autres créatures hybrides afin de tourmenter les hommes.
Je ne savais rien des ces Tsukumogami, jusqu'à ce que je rencontre ce petit monstre unijambiste qui répondait au nom de Karakasa, le parapluie fantôme. Cependant, malgré ses explications, je ne pouvais m'empêcher de lui trouver un air étrangement amical pour l'esprit supposé vindicatif d'un objet usé que l'on aurait jeté au rebut. Mais comme je le disais, mon parapluie n'est pas comme les autres.
Avant qu'il ne sombre dans le mutisme dépressif qui l'afflige aujourd'hui, Karakasa prenait plaisir à se raconter, le soir, lorsque nous étions seuls. Et un parapluie de cinq cents ans a des tas de choses à dire.
Il me conta l'ironie de son "éveil", un siècle après avoir été jeté dans les rues de Kyoto le jour du Susuharai, ou "Balayage de la Suie", une sorte de nettoyage de printemps rituel censé ôter tout potentiel maléfique aux objets domestiques particulièrement vieux dont il faisait partie. Bien sûr, en le rejetant ainsi, ses anciens propriétaires avaient fait de lui ce qu'ils souhaitaient conjurer, un Tsukumogami.
Souvent Il me parlait avec nostalgie de ses amis artefacts : Arataro la faucille, si avide de vengeance, Ichiren le rosaire de moine bouddhiste qui s'était retiré du monde et vivait en ermite dans les montagnes, Maître Kobun le vieux parchemin qui lui enseigna le secret de la transformation, inspiré de la théorie Onmyōdō du yin et du yang, et bien d'autres encore, tous nés de l'ingratitude des humains qui les avaient abandonnés après tant d'années de loyaux services. Karakasa n'était ni particulièrement violent comme Arataro, ni religieux comme Ichiren, il voulait juste voir le monde. Et il le vit, peut-être un peu trop.
L'œil de Karakasa se fait maintenant plus suppliant. Je le porte délicatement dans mes bras et nous sortons sur le perron. Déjà un cortège de nuages se rassemble et une bise soulève les pans de mon manteau. Le vent sait. Nous restons ainsi figés dans une étreinte fragile et je ne peux me résoudre à accomplir ce qu'il attend de moi. Moi qui méprisais tant l'attachement qu'ont les gens pour leurs objets.
Soudain, son vœu de silence se brise en une voix faible et éraillée : "Souviens-toi, je ne suis pas le seul Tsukumogami."
J'acquiesce sans comprendre. J'empoigne sa fine cheville et, à la façon d'un lanceur de marteau, je prends un peu d'élan en tournant sur moi-même et, relâchant la pression de ma main, je libère de son entrave terrestre le petit parapluie qui s'envole. Je reste seul au sol, les yeux rivés sur mon ami de papier qui virevolte et tangue au gré du vent comme pris dans l'ivresse d'une valse impossible. Je le regarde s'éloigner, toujours plus haut, toujours plus loin et je voudrais devenir ce petit point noir sur fond de ciel blanc.
Enfin, lorsque le point n'est plus qu'une tache sur ma rétine, je regagne à reculons cette maison de bois mort désormais vide. Ses dernières paroles me hantent et je me rappelle. Le mot "tsukumogami" est lié à un autre mot japonais prononcé de la même façon et qui s'écrit 九十九髪, "cheveux de quatre-vingt-dix-neuf", évoquant les cheveux blancs d'une personne âgée.
Je décroche mon téléphone et compose le numéro de la maison de retraite.
"Allô, Grand-Mère ?"
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