|
Je suis lasse de passer pour une femme innocente. Lasse d'être prise pour une jeune fille rangée à laquelle on ne dit pas tout car on n'est pas certain qu'elle comprenne bien. Je ne veux plus être celle qui se tient poliment à la droite de son mari et sourit gentiment à ses interlocuteurs. Ces gens qui ont un avis sur tous les sujets dont parlent les journaux télévisés, sur toutes les guerres, sur l'ensemble de la population, celle du Nord, celle du Sud, les riches, les pauvres et le CAC 40. Non, je ne veux pas donner mon avis, je veux simplement qu'ils me regardent et qu'ils comprennent qui je suis sans leurs certitudes accablantes. Un premier pas vers l'humain qu'ils ont oublié d'être, pensant, bien pensant qu'il suffisait d'être né petit d'homme pour porter le nom d'homme !
Je suis né un jour de grand beau temps et cela ne m'a pas porté chance. Je m'appelle Grace, grâce à quoi, je me le demande. Félicité ne m'aurait pas été d'un plus grand secours... peut-être aurait-il été judicieux de ne pas me nommer, ainsi j'aurai vécu en accord avec la perception que les autres ont toujours eu de moi, une absente qui a toujours tort et qui plus est lorsqu'elle est là, parmi eux, invisible et prégnante de silence. C'est gênant le silence, c'est pourquoi ils parlent sans cesse et disent autant de conneries quand ce n'est pas des méchancetés. Ça ne dérange personne, la méchanceté, le silence si !
- Et toi Grace tu ne dis rien ? - Qu'en penses-tu, Grace ? - Mais laisse, tu ne vois donc pas qu'elle ne sait pas. Grace écoute, elle ne parle pas, mais elle pense, n'est-ce pas Grace ?
J'écoute en effet et j'entends tellement de choses absurdes que je ne suis pas sûre de faire encore l'effort d'écouter très longtemps.
Ma mère, mon père, leurs amis, puis plus tard, ma belle-mère, mon beau père, ma belle sœur et son mari, ma belle-famille tout entière réunie pour l'occasion, mon mariage en l'occurrence, m'ont regardé sans me voir, souriant au photographe, à monsieur le Maire, à madame machin, au serveur de flûtes remplies de champagnes, ignorant celui qui ramassait les vides, car le vide, comme le silence, ne présente aucun intérêt, palabrant, discutant, mangeant, critiquant, ricanant, vomissant !
Petit matin d'automne, le chemin de Grace ressemble au chemin de croix même si « Croix » n'est pas un prénom.
|