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Par Laurence Bagot le 01/11/2009 | Réagir | Envoyer | Imprimer | Des états d'âmes, vous aussi ?
Le château
Dans la voiture réside un silence de plomb, aucun mot ne sort de sa bouche sèche, pas plus que de celle de sa mère, seulement demeure le bruissement de la respiration, et le vrombissement du moteur résonnant comme un bruit sourd. La gorge nouée jusqu'à l'étouffement. Toujours rien à dire. Malaise. Angélique va devenir pensionnaire durant toutes ces années de lycée. A se retrouver entre adolescentes, elle le conçoit comme une sorte de liberté expiatoire, plus de parents derrière son dos sauf les week-end et les longues vacances.

Silence. Elle arrive à l'entrée de la petite ville, la voiture passe un pont où coule un filet d'eau, comme la journée est belle avec un soleil encore généreux de début de septembre, des nageurs s'en donnent à cœur joie à la baignade. La voiture rentre dans cette petite ville de province dont nul ne parle, ou alors seulement dans les faits divers. Sans saveur, ni caractère, elle est mignonne mais épouvantablement fade, sans substance. Ensuite, la voiture arrive sur la place centrale où s'élève un château qui est le pensionnat. Il paraît incroyable. Angélique le trouve beau comme dans ses contes d'enfants.
Avec sa mère, elle franchit le seuil du château qui donne sur un vaste hall. Toutes les deux montent un magnifique escalier en marbre laiteux, ce qui est décalé en ces circonstances d'austérité. Ensuite elles se dirigent vers le dortoir, une immense salle, le plafond d'une hauteur d'au moins dix mètres qui donne le vertige, des boxes de dix lits avec de misérables cloisons en contreplaqué et le couvre-lit rouge, seule note colorée dans cette sinistre déco. Elle s'accroche à la poignée de son sac qu'elle porte avec sa mère et lui jette un regard. Toujours sans mot. La gorge se serre encore davantage. La nausée monte. Elle reste figée en plein milieu de cette immense allée patibulaire. Déjà des pensionnaires commencent à s'installer. Sans réfléchir, elle revient sur ses pas, elle se place dans le premier box en face de la porte. Elle s'apercevra plus tard que le panneau de sortie vert avec un petit bonhomme qui avance d'un pas décidé la gênera cruellement pour dormir. Elle s'installe. Sa mère s'en va. Finalement, elle préfère. Elle ne parvient pas à ranger ce petit placard qui devient vite un « foutoir ».

Sa première nuit dans cet immense château avec plus de soixante adolescentes de son âge, elle la passe avec les ronflements de chaudière, les toux irritantes, les cauchemars torturés, les agitations des corps qui cherchent leur sommeil. Tout cela est un misérable capharnaüm écœurant de jeunes filles naissantes. Le matin, direction la salle de bain, encore une immense salle sinistre et glaciale avec une rangée de lavabos. La ribambelle de filles va, dans son concert de lavage de frimousses et de dents, rythmé par des crachats plus ou moins élégants. Toutes sortes de déodorants se répandent et s'épanchent du plus capiteux au plus musqué, de quoi donner envie de vomir. Le soir c'est pire car ils ont tourné, une odeur forte s'installe durablement toute la nuit. Vivre ce corps à corps permanent, ce manque de pudeur a quelque chose d'obscène. Aucune intimité n'est possible. Elle aurait bien voulu hurler et s'enfuir face à cet emprisonnement. Faire marche arrière, c'est impossible.
Texte Laurence BAGOT
Photo Gisèle DIDI


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