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Je ne crois pas en la psychanalyse.
Lors de ma dernière séance, je relatais un rêve récurrent à mon psychiatre de divan qui m'écoutait avec dans le regard cette impassibilité intense propre à ceux qui sont prêts à entendre tout et n'importe quoi et y trouver un sens.
"Je vous écoute." Les yeux perdus dans les moulures du plafond, je me replonge dans mon rêve. Je marche dans la rue, mes pas sont guidés par la lumière des lampadaires qui sont autant de petits phares dans l'obscurité de la ville. Il est tard. Je marche à la rencontre d'un homme à l'aspect ordinaire qui me tourne le dos, le visage dans l'ombre de son chapeau. J'essaie d'engager la conversation et l'homme se retourne. Il me fait face. Son visage est aussi lisse qu'un œuf, sans yeux ni bouche. Epouvanté, je m'enfuis en courant, je cherche le réconfort d'une présence familière, quelqu'un que je connaisse.
"Poursuivez." Je suis maintenant dans l'appartement de T., mon ami d'enfance. Après lui avoir raconté cette histoire éprouvante, mon compagnon secoue la tête et m'accorde qu'il s'agit là d'un conte très étrange. Il me demande alors "Ce visage, ressemblait-il à celui-là ?". Alors, celui que je pensais être mon ami perd tous ses traits faciaux à son tour et je me réveille, trempé de ma sueur froide.
"Qui est-ce, selon vous ?" J'étais soulagé qu'il n'aborde pas le thème de l'absence du père. "Nopperabō, le sans-visage. C'est un fantôme du Japon ancestral." répondis-je, toujours dans la contemplation aveugle du plafond couleur coquille d'œuf. "Vous croyez aux fantômes ?" "Plus qu'en vous."
Déjà, je regrettais qu'il ne mentionnât pas l'image paternelle attendue. J'avais peur de le décevoir. C'est amusant, ce désir que l'on a de vouloir faire plaisir à son psychanalyste. C'est pourquoi je n'ajoutai rien. Je ne lui parlerais pas des enseignements de Bouddha. Je ne lui dirais pas qu'en ce monde, rien n'est stable, que toute forme d'existence n'est qu'un cheminement à travers le changement continuel et que, en un sens, la transformation est la véritable manifestation de l'être. Je ne lui confesserais pas que Nopperabō, mon fantôme sans visage, se riait de moi, de la folle fierté de mes sens et de la compréhension que j'ai de la structure du monde qui m'entoure. Moi, le photographe qui n'a pas la mémoire des visages. Moi, qu'on appelle le voleur d'âme, j'étais terrifié par un fantôme au visage vierge comme un écrivain l'aurait été par une page blanche.
De nombreux indiens d'Amérique, comme Crazy Horse, refusaient qu'on les photographie, de peur que leur esprit se retrouve emprisonné dans une image. Aujourd'hui encore, des expressions comme "prendre quelqu'un en photo", "snapshot" ou "shooting" pourraient rendre ce peuple qui fut tour à tour dépossédé, décimé, aliéné, prostitué et parqué, quelque peu nerveux.
Balzac craignait qu'à chaque prise de vue une infime pellicule de peau ne se détache de l'être et du corps pour venir se fixer sur la plaque photographique, transformant des personnes trop souvent photographiées en spectres translucides. J'imagine que Balzac aurait apprécié l'ironie de l'évolution de cette même plaque en une émulsion argentique faite de plusieurs couches de gélatine, qu'on appelle communément aujourd'hui "pellicule".
Cette peur que la photographie puisse décomposer sa propre image n'empêcha heureusement pas Balzac de solliciter les services de Nadar afin de se faire "daguerréotyper" et de s'émerveiller par la suite de cette nouvelle invention. Son ami Théophile Gauthier en fit autant et tout aussi féru d'occultisme, ce dernier se fit le défenseur de la photographie, lui attribuant des qualités surnaturelles, des vertus spirites et un rapport étroit avec l'âme.
Et si Gauthier avait raison ? Et si la photographie était bien une manifestation de l'âme en action sur la matière ? Se pourrait-il que l'émulsion photographique soit assez sensible pour recevoir en impression l'empreinte de l'âme humaine ? Sûrement, si un transfert d'âme s'opérait dans ce processus, il devrait être double et dépendre de la sensibilité du portraitiste dont les goûts et les "états d'âmes" conditionneraient l'impression de ces influx humains et lumineux. Le portrait photographique, au-delà de sa simple fonction de reproduction mécanique, pourrait donc alors témoigner de la rencontre de deux âmes en un visage unique.
Après un long silence partagé, je me décidai à interrompre ma contemplation du ciel de plâtre pour me tourner vers le psychanalyste. Il hochait doucement la tête et celle-ci n'avait plus rien d'humain. Un grand galet laiteux avait remplacé son visage. Et si ses lèvres n'avaient été effacées, j'aurais juré qu'il me souriait.
Je n'ai jamais cru en la psychanalyse.
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