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Par Guillaume Luisetti le 12/06/2011 | Réagir | Envoyer | Imprimer
Tengu
天狗 (てんぐ)
Chien Céleste
 
L'épée siffle au vent
Une plume de corbeau
Sur un camélia
 
Les oies sauvages aux ailes d'or ont suspendu leur vol, incrustées dans le noir profond de vingt-deux couches de laque. Le sabre trône au centre de la pièce. Les parures du fourreau capturent les dernières lueurs d'un bouquet d'étoiles qui se fanent à la fenêtre. Avec délicatesse, il décroche l'arme du râtelier en ramure de cerf. Il est agenouillé sur un coussin rembourré de kapok ordinaire. Son armure de cuir est légère et sans fioritures, la jugulaire de son casque est faite de chanvre tressé. Mais l'épée qu'il soutient entre le pouce et l'index de ses mains griffues a plus de valeur que tous les trésors du monde. D'un mouvement sec, il déloge la lame de son étui sur quelques centimètres. Le tranchant, tourné vers le plafond, ne dévie pas de son axe. Il prolonge son geste et le fer glisse, lentement, hors de sa gaine de magnolia. La lame est incurvée et brillante comme la rivière gelée qui traverse la montagne. Sa ligne de trempe ondulée évoque une coulée de neige sur un lac d'argent. Au lever du Soleil, il partira en guerre. Il murmure le nom du sabre. Haru-no-Yuki, « Neige de Printemps. »

Une dernière fois, il entreprend le nettoyage de l'arme. Après avoir ôté la cheville de bambou joignant le manche à la soie, il imprime du poing une légère secousse sur les deux parties qui se désolidarisent. Le tressage en losange de la poignée est une prison d'araignée tissée de noir sur fond blanc autour d'un dragon d'or miniature. Il dénude délicatement l'épée de sa garde ronde et de son collier cuivré. Le rituel du polissage procure au guerrier un sentiment de tranquillité. Il passe une feuille de papier de riz imbibée d'huile sur toute la longueur de la lame, de bas en haut et de haut en bas. Avec l'attention d'une mère talquant les fesses de son enfant, il tapote l'acier avec un petit sac en tissu rempli de pierre pulvérisée. La boule d'étoffe au bout de sa tige ressemble à un maillet feutré qui, bondissant d'un nuage de poussière à l'autre, saupoudre à chaque pression un peu de son contenu. Il rince ensuite la lame poudrée avec un nouveau carré de papier propre qu'il a replié sur sa largeur. Enfin, il verse quelques gouttes d'huile qu'il répartit sur les surfaces lustrées à l'aide d'une pièce de flanelle. Son regard miroite avec l'éclat de la Lune nouvelle parmi les ornements du métal poli.

Au-dessus de la soie, le forgeron a gravé un ruban et une épée entrelacés dans un décor de flammes. Tels sont les attributs de la divinité bouddhique Fudō Myōō. Il est « l'Immuable », le roi de lumière dont le glaive coupe les humains de leurs tentations terrestres et dont la corde lie le vertueux à un destin meilleur. Plus haut, un dragon serpente le long de la rainure creusée dans le plat de la lame. Le sabre est une œuvre d'art à la grâce létale. Son cœur d'acier tendre lui confère une souplesse unique, la partie dure qui l'enrobe offre un coupant imparable. Il assemble d'une main sûre les pièces de l'arme avant de replacer celle-ci sur son présentoir. La garde est, cette fois, positionnée sur la droite. Il s'incline en signe d'humilité et l'eau dans la bouilloire se met à rire.

Le guerrier verse l'eau chaude dans une tasse au fond de laquelle il a déposé un peu de thé vert. Il couvre le récipient d'un mouchoir blanc et laisse se répandre un parfum de pluie au pays de l'herbe. Il porte la tasse à ses lèvres et ferme les yeux.
Il entend le vent dans les arbres imiter le froissement de ses ailes. Il voit les soldats au sol amassés, pareils à des mulots exposés aux griffes du rapace. Les odeurs mêlées de sueur, de fer et de sang envahissent son nez d'oiseau. Le sabre surgit du fourreau comme l'eau de la terre. Frappant d'estoc avec une acuité invisible pour les yeux, frappant de taille avec une rapidité qui devance la pensée, la lame est l'extension de son esprit. Il sent les corps perdre de leur raideur sous ses assauts. Les combattants s'affaissent sans tête, sans membres, assis ou bien couchés. Leur arrogance s'effondre avec fracas, leur vanité résonne dans la vallée. L'homme d'entre deux eaux a perdu pied et paie de sa vie son ignorance des réalités mortelles. Son existence évanescente s'éteint comme une bougie étouffée par sa propre cire. Au dernier souffle de son dernier adversaire, lorsque le sol a pris une teinte vermeille, le guerrier s'en retourne. Des fleurs remplacent bientôt la neige qui diapre les corps étendus. L'haleine tiède du printemps attendrit la terre et reverdit le champ de bataille d'une herbe vigoureuse. Les saules ne sont plus en deuil, forts de leurs bourgeons. Les oiseaux reviennent peupler le ciel bleu de la montagne blanche et leur chant réveille la forêt pour qui la mort n'est qu'une saison.

Il ouvre les yeux et écrit sur une feuille déroulée devant lui : 拙者天狗. Je suis Tengu.

Le nom de Tengu dérive du chinois T'ien kou, cet autre « Chien Céleste », le démon canin qui mange le Soleil et dont la queue est une traînée de météorite. La créature du Japon ne présente cependant que peu de similitudes avec son cousin chinois, si ce n'est son goût pour la guerre et sa puissance destructrice. Mi-homme, mi-oiseau, Tengu est le descendant du dieu de l'orage, Susano'o-no-Mikoto, reconnaissable à son bec proéminent, ses ailes de corbeau et ses griffes d'aigle enserrant une épée. On le décrit parfois comme la réincarnation d'un prêtre hautain ou d'un guerrier orgueilleux qui, sous sa nouvelle forme, condamne l'emphase et la vacuité. Pour les hommes, son bec est un nez oblong dont la grandeur est la marque distinctive des masques rouges qui le représentent au théâtre Noh et qui pendent aux murs des restaurants placés sous sa protection. Si le nez allongé est aussi, au Japon, un symbole d'amour-propre et si l'expression « Tengu ni naru » (devenir Tengu) dénonce une personne infatuée, les pouvoirs du démon légitiment amplement sa supposée fierté.

Grand maître des arts martiaux, escrimeur de légende, Tengu est le combattant suprême. A ses compétences guerrières s'ajoutent des facultés surnaturelles qui lui permettent de parcourir de grandes distances en un battement d'aile, de communiquer par la télépathie, de changer d'apparence ou encore de visiter les rêves des humains. A l'occasion, il enlève ses victimes pour les laisser ensuite errer à travers bois dans un état de démence appelé Tengu-kakushi. Mais l'ascète ne quitte que rarement l'isolement de ses montagnes et rares sont les disciples qu'il a choisi d'instruire. Au sommet du mont Kurama, les nuages furent témoins des leçons d'escrime qu'il dispensa au jeune héros Minamoto no Yoshitsune. Sur le Mont Hiko, les étoiles sont restées suspendues aux paroles qu'il échangea avec le seigneur Kobayakawa Takakage sur l'art de la guerre. Mais il y a bien longtemps qu'il n'a pas pris d'apprenti.

Aux premières lueurs de l'aube, l'éventail en plumes de paon qui dissimule son nez et sa bouche est semblable à une pleine lune de jade aux mille yeux. Il se lève et revêt son manteau de paille. Il s'ébroue avant de passer la porte, comme un phénix d'hiver fatigué de renaître.

Ses ailes noires ne se déploieront pas sous le Soleil. Son envol n'a pas eu lieu. Les gouttes de rosée ne se cristalliseront pas sur son fourreau. Il n'a pas dégainé son sabre. Pas de sang, pas de son, pas de lutte. Une clarté crue et le guerrier est vaincu, atomisé par un projectile tombé du ciel. D'une simple pression, un doigt anonyme a planté sur la montagne un champignon nuageux. Une ombre frémit sur un muret en ruines. Il est déjà mort et il n'en sait rien.

Il n'y a plus de saisons.
Texte Guillaume LUISETTI
Illustration Jacques DUVAL


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